Bloc-notes de L’Opinion, L’Europe et le dollar, 24 mai 2018

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En 1972, John Connally, Secrétaire d’Etat américain au Trésor, déclarait à une délégation européenne venue lui dire son inquiétude des fluctuations du dollar : « le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème ». Il signifiait ainsi que la gestion de cette monnaie devenue internationale était l’affaire exclusive des Etats-Unis qui n’entendaient donc pas tenir compte des problèmes conséquents qui pouvaient en résulter pour le reste du monde. Cette désinvolture cynique, à l’égard de pays amis, n’a cessé de s’aggraver depuis, au point que le dollar est devenu un instrument de contrôle des politiques menées par les nations utilisatrices.

En 1971, le Président Nixon décidait soudainement de mettre fin à la convertibilité du dollar en or, sans procéder à la moindre concertation avec ses alliés. On se souvient que Jacques Rueff avait inspiré au général De Gaulle la référence à l’étalon or, moins pour l’or que parce qu’ils avaient compris que le dollar allait devenir inconvertible et de ce fait offrir un avantage considérable pour la puissance du pays émetteur. Depuis l’once d’or n’a cessé de se réévaluer, passant en 40 ans de 35 $ à 1 250 $, tandis que le dollar se dévaluait. Les Etats-Unis avaient bloqué le prix de l’or à 35 $ l’once et interdisaient sa détention privée. Aujourd’hui les banques centrales achètent de l’or !

Manipulations monétaires. En 1973, après une courte période de taux fixe et une dévaluation de 10%, les Etats-Unis adoptaient un taux de change flottant, à l’indignation de la communauté internationale. Le dollar se dévaluait encore plus, jusqu’à perdre 50 % de sa valeur par rapport au mark. En 1979, John Volker, remontait brutalement les taux d’intérêt pour combattre l’inflation américaine, bouleversant l’organisation des marchés. On ne compte plus les manipulations monétaires du dollar. Le dollar a permis aux Etats-Unis d’exporter la crise des subprimes et de la faire financer par le monde entier alors que seules les banques américaines en étaient responsables. L’instabilité du dollar est coûteuse pour les transactions commerciales et oblige à se couvrir sur le court terme, ce qui suppose un acte de change, mais il n’est pas possible de se couvrir sur une longue durée : en octobre 2000 il fallait 0,823 $ pour faire un euro, en avril 2008 il en fallait 1,604, aujourd’hui 1,178.

L’avantage des Etats-Unis vient de ce qu’en raison de la taille de son économie, sa monnaie est devenue monnaie de transaction internationale et de ce fait monnaie de réserve pour les banques centrales. Ce pays veille à pousser l’utilisation du dollar pour le libellé des transactions et à l’imposer comme telle dans les traités internationaux. C’est ce qui s’est passé avec le récent traité commercial avec l’Iran. Aujourd’hui les réserves des banques centrales sont à 62% en dollar US, à 26 % en euro, à 4 % en yen japonais, à 3,8 % en livre anglaise … Pourtant les poids des monnaies ne reflètent pas celui des économies qu’elles représentent, il y a même de grands écarts. C’est que bien souvent le dollar est la monnaie des transactions internationales, même lorsque les Etats-Unis ne sont pas une des parties à l’échange.

Ceux qui sont hostiles à la monnaie européenne, en raison d’un nationalisme ombrageux, devraient comprendre qu’ils font ainsi le jeu de la prééminence du dollar

Libeller une transaction internationale en dollars a souvent l’avantage de permettre d’accéder à un vaste marché financier. Par exemple, les matières premières sont cotées uniquement en dollar. Mais cela a aussi l’inconvénient de tomber sous la compétence du droit extraterritorial des Etats-Unis, en application des lois d’Amato et Helms-Burton. Si l’on a commis une infraction, l’usage du dollar suffit à déterminer l’application du droit américain. En dehors de la lutte contre la corruption, qu’on comprend, il y a également le fait de violer les embargos décidés par les Etats-Unis. La sanction peut alors être l’exclusion du marché américain, ce qui est une catastrophe pour toutes les grandes entreprises.

Méfiance. Ceux qui sont hostiles à la monnaie européenne, en raison d’un nationalisme ombrageux, devraient comprendre qu’ils font ainsi le jeu de la prééminence du dollar, ce qui n’est sans doute pas leur but. Ceux qui sont hostiles à la puissance américaine, souvent par idéologie, devraient s’apercevoir qu’en ne soutenant pas la construction européenne et sa monnaie, ils favorisent ceux qu’ils prétendent combattre. Les Etats-Unis n’ont d’ailleurs jamais vu d’un bon œil la création de l’euro. Il ne s’agit pas de chercher à supplanter le dollar sur la scène mondiale, car c’est irréaliste. Mais il serait utile de rééquilibrer le rapport entre le dollar et l’euro dans les transactions et dans les réserves des banques centrales afin d’encourager les Etats-Unis à accepter davantage de concertation internationale quant au rôle de leur monnaie.

Après tout, l’euro est une monnaie plus stable et plus consensuelle que le dollar, car il représente 19 nations et une zone économique européenne plus importante en termes de PIB et d’habitants donc de consommateurs. La mode des crypto-monnaies, comme le bitcoin, est le signe d’une méfiance qui s’accroit à l’égard de toutes les monnaies d’Etat et le dollar est la première cause de cette méfiance. Il semble que les institutions européennes pourraient faire davantage pour la promotion d’une monnaie qui génère une confiance et une audience que la crise du Brexit pourrait renforcer.