Bloc-notes de L’Opinion, Le populisme finit mal, 18 décembre 2019

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La Grande-Bretagne va enfin rendre service à l’Europe, en faisant la démonstration qu’il est plus difficile de vivre sans l’Europe qu’avec elle

Boris Johnson est un populiste qui a gagné magistralement les élections législatives britanniques pour le parti Conservateur. A lire certains commentateurs français, son projet aurait soudain retrouvé une crédibilité, qui lui était pourtant fortement déniée il y a peu de temps par ces mêmes nouveaux laudateurs. Il doit cependant beaucoup de son succès au repoussoir du socialisme archaïque et antisémite que représentait Jeremy Corbyn, et tout autant à l’effarante comédie de Theresa May, qui avait réussi à ridiculiser la Chambre des Communes. Mais la mise en oeuvre de son programme est une autre affaire, et il a d’ailleurs commencé à le renier par des promesses d’augmentation de la dépense publique !

Contrairement à ses dires, il est impossible de mettre fin à l’immigration clandestine que le pays subit et qui est liée à la mondialisation, aux guerres récurrentes, au terrorisme, et à la misère. Cette crispation de la Grande-Bretagne est contradictoire avec toute la politique d’élargissement indéfini de l’Europe pour laquelle elle militait il y a peu, et qui allait jusqu’à un lobbyisme impénitent pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Aujourd’hui, refusant d’assumer une conséquence de sa politique historique, elle demande à l’Europe de faire le chien de garde à Calais contre l’immigration qui la vise.

Anomalie. Boris Johnson ne pourra pas faire de la Grande Bretagne le Singapour de l’Europe, car ni la Suisse, ni le Luxembourg n’y sont arrivés. Les échanges avec les pays voisins sont incontournables et déterminent des accords équilibrés. L’Union européenne est de loin le plus grand partenaire commercial de la Grande Bretagne et la réciproque n’est pas vraie, il sera bien difficile de faire du dumping dans ces conditions. Il est vrai que les obstacles aux échanges nuiront à tous les pays, mais la Grande Bretagne ne pourra pas être en situation dominante et dicter sa loi.

Les beaux jours de la City financière sont derrière elle car le passeport financier européen exclut désormais la Grande-Bretagne. C’était une anomalie, qu’un pays qui n’est pas dans l’euro soit le siège de ses échanges. Symboliquement, l’Agence Bancaire Européenne, qui est le régulateur européen, a déjà quitté Londres pour venir s’installer à Paris La Défense. La livre sterling a décroché depuis longtemps et ne vaut aujourd’hui que 0,84 pour un euro.

« Boris Johnson ne pourra pas faire de la Grande-Bretagne le Singapour de l’Europe, car ni la Suisse, ni le Luxembourg n’y sont arrivés »

Le nouveau Premier ministre ne pourra pas non plus mettre fin à la coupure sociale et territoriale du Royaume-Uni qui explique le Brexit, car ce clivage est profondément ancré dans le pays par la concentration des richesses dans la métropole londonienne. Le vote du Brexit en 2016 avait montré qu’il était avant tout populaire, fortement rural et ancré dans les territoires en déclin économique et social ; il apparaissait souvent comme une manifestation d’hostilité à l’égard de la métropole qui semble vivre au détriment du reste du pays. En Angleterre comme en France le phénomène métropolitain est générateur d’un profond clivage économique, social et politique qui favorise les populismes.

Perte d’influence. N’ont fait exception à ce clivage que l’Ecosse et l’Irlande, toutes deux favorables à l’Union Européenne, qui a soutenu leur développement, quand le Royaume-Uni paraissait ne pas s’en soucier. L’unité historique de la Grande Bretagne est de plus en plus mise à mal. Le Scottish National Party a progressé en gagnant 48 sièges sur 59 et réclame un nouveau référendum d’autodétermination en déclarant que « Boris Johnson n’a pas reçu mandat de faire sortir l’Ecosse de l’Union Européenne ».

L’Irlande du Nord avait déjà voté « Remain » à 56 % en 2016, les partisans de la réunification des deux Irlande ont désormais neuf sièges contre huit aux partisans de l’Union dans le Royaume-Uni. On ne peut pas maîtriser tous les populismes et encore moins lorsqu’on est au gouvernement !

A l’étranger, la Grande-Bretagne va perdre une part importante de son influence diplomatique, car elle devra s’aligner davantage sur les Etats-Unis comme l’entente entre Donald Trump et Boris Johnson l’annonce déjà. Sa place éminente en Europe lui permettait d’être l’intercesseur et le soutien de pays tiers au sein de l’Union européenne, elle perd cette carte. Ses fonctionnaires très qualifiés jouaient d’une influence forte à Bruxelles auprès des pays membres, ce ne sera plus le cas.

Les instances de l’Union européenne ont fait preuve d’une grande et inutile patience lors des multiples tergiversations et reports qu’ils ont subis. Michel Barnier et Emmanuel Macron ont su garder la réserve mais aussi la fermeté que la situation réclamait. En définitive, la Grande Bretagne va enfin rendre service à l’Europe, en faisant la démonstration qu’il est plus difficile de vivre sans l’Europe qu’avec elle. La cohésion européenne a tout à observer de son exemple, pour ne pas le suivre.

https://www.lopinion.fr/edition/politique/populisme-finit-mal-chronique-patrick-devedjian-206526