Bloc-notes de L’Opinion, "Le Roi est nu", 19 avril 2017

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« Notre système politique a atteint un niveau critique, caractérisé par le sentiment d’une situation politiquement incontrôlable mais paradoxalement verrouillée. »

Il y a dans cette campagne présidentielle un point qui fait convergence parmi toutes les sensibilités : c’est le désenchantement. On répète que la campagne n’offre pas de thème dominant, que le sens du scrutin est insaisissable, que l’aspiration au renouveau de la politique est forte, le scepticisme grand quant aux changements possibles. Ne nous en plaignons pas trop, car il y a une forme de maturité politique à ne plus attendre de miracle par le seul fait d’une élection. Les spécialistes de la communication disent souvent qu’il faut faire rêver les Français, mais le rêve est l’espoir de ceux qui dorment !

Il est vrai que notre système politique a atteint un niveau critique, caractérisé par le sentiment d’une situation politiquement incontrôlable mais paradoxalement verrouillée. Après avoir été si constamment vilipendés, les partis politiques ont perdu toute consistance et toute crédibilité. La Constitution leur confie pourtant un rôle essentiel par son article 4 qui dispose qu’ils « concourent à l’expression du suffrage universel ».

Les primaires ont donné le coup de grâce aux partis politiques, avant de mourir elles-mêmes de leur propre poison

Ecuries présidentielles. Or, ils ont depuis longtemps renoncé à un véritable rôle de réflexion, laquelle s’est donc réfugiée dans des « think-tanks » qui n’ont malheureusement pas de relations assez suivies avec ces mêmes partis. La formation de leurs militants est embryonnaire et la sélection de leurs cadres n’est pas suffisamment exigeante. Mais les partis politiques avaient survécu à tout cela, et même à quelques scandales financiers, en devenant l’instrument de l’ambition présidentielle de tout homme capable de s’emparer de leur appareil. Ils étaient devenus des écuries présidentielles et, en fait, plus grand-chose d’autre. Les primaires leur ont donné le coup de grâce, avant de mourir elles-mêmes de leur propre poison.

L’Assemblée nationale est devenue la chambre d’enregistrement et la caisse de résonance du pouvoir présidentiel, et les députés le gibier des médias. Les députés de la majorité sont désormais redevables de leur élection au patronage du Président de la République qui vient d’être élu et ils ont pour fonction principale de mettre en œuvre son programme. D’ailleurs on aura de moins en moins besoin d’eux pour le faire puisque la plupart des candidats proposent de légiférer par ordonnancesA peine élus, les députés devront renoncer à faire la loi eux-mêmes. Le Premier ministre est devenu « un collaborateur » révocable du Président qui le choisit pour « sa loyauté » et non pour son poids politique sur la majorité parlementaire dont il n’est que le chef que nominalement.

L’énormité des attentes rapides à l’égard du nouveau Président de la République est telle que la déception est presqu’inévitablement au rendez-vous

Respiration démocratique. Désormais, tous les cinq ans le pays recherche une personne qui doit être un héros pour son courage à décider, un saint pour sa vertu inattaquable, un génie pour la prise de centaines de décisions et de nominations dont il est seul responsable. Les mesures qu’il prendra doivent très rapidement produire des effets, sinon la confiance se perdra et sa politique se délitera. Ce qui explique non seulement les ordonnances, qui sont généralement bâclées, mais aussi une centralisation promise et renforcée à chaque fois un peu plus, au prétexte d’efficacité. Il n’y a guère que François Fillon pour penser, à juste raison, que la décentralisation est une nécessité de respiration démocratique et constitue un contrepoids à l’absolutisme présidentiel, dans un monde où le travail en réseaux est horizontal et se substitue à l’organisation hiérarchique et verticale.

L’énormité des attentes rapides à l’égard du nouveau Président de la République est telle que la déception est presqu’inévitablement au rendez-vous. Si bien que les élections locales intermédiaires sont régulièrement perdues pour la majorité en place. L’alternance devient pratiquement inévitable à l’élection présidentielle suivante, et le successeur s’empressera de supprimer une bonne part de l’œuvre de son prédécesseur. Il est donc bien difficile pour la nation de mener une stratégie de longue durée. Je pense que les Français ont compris les incohérences de notre système politique et que cela favorise les tentations extrémistes, l’abstention et un scepticisme de bon aloi.

Je ne suis pas pour autant favorable à une VIème République, car la Constitution actuelle n’a pas été rédigée pour un chef de l’exécutif élu au suffrage universel, il suffirait donc de la modifier pour réduire cet absolutisme plébiscitaire. Je ne suis pas non plus enclin à la suppression de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. Les Français y sont attachés comme le démontre leur très importante participation à cette élection jusqu’à maintenant.

L’impopularité permanente de notre Etat et de ses responsables, l’asphyxie de notre économie et bien d’autres maux, sont la conséquence de cette centralisation continue, générée par l’absolutisme présidentiel

Mais je crois à la réhabilitation du rôle du Parlement et au découplage des élections présidentielle et législatives, à la suppression du droit de dissolution et de l’article 49§3 qui obligerait le gouvernement à négocier avec sa propre majorité.

Pouvoirs restreints. Je souhaite que les pouvoirs du Président de la République soient plus restreints comme c’est le cas dans d’autres pays européens où il est aussi élu au suffrage universel direct comme le Portugal, l’Autriche, la Finlande, la Pologne… Comme c’est également le cas aux Etats-Unis où la démonstration est faite que Donald Trump ne peut pas faire tout ce qu’il veut tout seul. Je demande que le Conseil constitutionnel fasse respecter sérieusement l’article Premier de la Constitution qui dit de la France que « son organisation est décentralisée », ce qui doit s’affirmer au plan des finances et de la fiscalité des collectivités locales.

Le taux record de la dépense publique et corrélativement de l’endettement public, l’impopularité permanente de notre Etat et de ses responsables, l’asphyxie de notre économie et de son énorme secteur public, la crise du logement en région Ile de France et bien d’autres maux, sont la conséquence de cette centralisation continue, générée par l’absolutisme présidentiel, qui a démontré par ailleurs ses lourdes difficultés à répondre aux attentes des Français comme les questions du chômage et de la croissance.

Patrick Devedjian @DevedjianP

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