Colloque "Chateaubriand et la politique", 15 juin 2018

Dans le cadre des célébrations du 250e anniversaire de la naissance de Chateaubriand, le Département des Hauts-de-Seine a proposé le 15 juin un colloque sur "Chateaubriand et la politique", organisé par la Société Chateaubriand et l'Association des Amis de la Maison de Chateaubriand au Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups- Maison de Chateaubriand à Châtenay-Malabry.

Admirateur de Chateaubriand, j'ai apporté une modeste contribution sur "Chateaubriand homme politique vu par un homme politique contemporain"

Heureusement Madame Béatrice Didier aura bien cadré le sujet avant moi et donc empêchera, enfin limitera les débordements.

La première chose qui me vient à l’esprit en pensant à Chateaubriand, c’est qu’il est caractéristique de quelque chose de très français, de manière exemplaire, c'est la rencontre de la littérature et de la politique.

Car c'est en France, pas seulement mais en France plus qu’ailleurs, quelque chose qu’on rencontre, y compris à l’époque contemporaine. Dans le passé, c’est plus rare : dans l’Antiquité, je ne vois guère que Cicéron qui ait été à la fois un grand homme politique et un grand écrivain. Certes, il y eut Jules César et ses écrits intéressants. Plus tard, Machiavel fut en même temps un grand acteur politique et, bien évidemment, un grand écrivain. Par la suite, bien entendu, il y a des hommes politiques qui ont écrit et qui ont laissé des choses intéressantes comme le cardinal de Retz, dont les mémoires sont remarquables, bien qu'il ait échoué en politique. Mais il n’y a que Chateaubriand qui ait atteint cette dimension, cette force dans la rencontre des deux disciplines. Il a fait une carrière politique très brillante mais il est si grand écrivain que sa carrière politique a été éclipsée dans les mémoires, justement en raison de la dimension de sa littérature.

Plus tard encore, il y a chez François Mitterrand ce même goût, non seulement de la littérature mais des écrits polémiques. Je pense au Coup d’État permanent. Entre Le coup d’État permanent et De Buonaparte et des Bourbons, il y a évidemment des correspondances. Même si Mitterrand n’avait pas le talent de Chateaubriand, on voit bien qu'il perpétue cette tradition. Le général de Gaulle lui-même a beaucoup écrit et a été parfois très polémique lui aussi. Cette rencontre politique/littérature est bien caractéristique de notre pays.

Chateaubriand a fait une grande carrière politique et on a tendance, comme l’a rappelé Madame Didier, à ne pas le voir, à l’oublier souvent.

Il a été évidemment pair de France, nommé par Louis XVIII. Il a été ambassadeur avec des postes très importants (Berlin, Londres, Rome), dans des moments très difficiles. Il a été bien sûr un grand ministre des Affaires étrangères , dans une période cruciale, au moment de la guerre d’Espagne, où il a réussi à faire prévaloir son point de vue et cette affaire a été un succès pour la France.

Il a été surtout aussi un grand opposant et un opposant de talent qui a laissé une trace durable dans la vie politique. Il me semble que, dans la rencontre entre la politique et la littérature, quand on est dans l’opposition, c’est plus facile : la majorité ne favorise pas le talent littéraire, quelle que soit la majorité, parce que la majorité oblige au conformisme. Et Chateaubriand – c’est pour ça d’ailleurs à mon avis qu’il n’a pas pu rester très longtemps dans la majorité, dans sa majorité –, tout en étant fidèle – parce que pour lui la fidélité est quelque chose d’important –, était très turbulent et il ne pouvait s’empêcher de critiquer et de faire valoir sa déception.

Pourtant, j’ai été très frappé de voir que cet homme génial, qui a vraiment une vision, qui comprend à la fois le passé et l’avenir qu’il dessine, est « accro » à la politique : c’est un peu une faiblesse de mon point de vue. J’ai trouvé une phrase de lui qui est quand même éloquente. Il écrit à Madame de Montcalm en 1814 : « Aujourd’hui je suis courtisan ; je ne sors plus des antichambres, je veux faire mon chemin, et je regarde la littérature comme au-dessous du beau rôle que je joue. » C’est typique d’un homme politique, et pas du grand génie littéraire qu’est Chateaubriand. Effectivement, l’homme politique « commun » – et là il se comporte comme un homme politique commun – est généralement dans ce genre de considération.

C’est évidemment dommage parce qu’il a une vraie vision, et moi je suis aussi, comme vous, comme vous l’avez compris Madame Didier, attaché à Chateaubriand à cause – parce que j’ai aussi le même engagement – à cause de son amour de la liberté. Je pense que c’est fondamental et je ne peux jamais m’empêcher de trouver la corrélation – même si mon ami Guy Berger m’a un peu redressé là-dessus – entre Chateaubriand et Tocqueville. Il y a une assez grande différence d’âge entre eux mais ils partagent les mêmes convictions, au premier rang desquelles la liberté. Chateaubriand dit quelque chose... non, c’est Tocqueville qui dit..., on ne sait pas d’ailleurs de temps en temps si c’est l’un ou c’est l’autre. Sur la liberté de la presse c’est Tocqueville (là un peu plus restictif que Chateaubriand) qui dit : « la liberté de la presse est ce bien suprême sans lequel la démocratie ne peut vivre et avec lequel elle peut à peine survivre. » On voit bien la correspondance entre les deux hommes. Vous avez expliqué que c’était un bon juriste, jen suis tout à fait convaincu : il a été  formé à l’école de Montesquieu, une paternité bonne et souhaitable pour les juristes comme pour tous ceux qui sont attachés à la liberté, au droit naturel, par opposition au droit positif.

Ce que j’aime beaucoup, ce qui m’a toujours séduit chez Chateaubriand, c’est cette capacité à être un polémiste exceptionnel. Louis XVIII avait dit que ce qu’avait écrit Chateaubriand sur la Charte, valait plus qu’une armée de 100 000 hommes ; Louis XVIII lui-même, bien que les deux hommes aient eu des rapports un peu difficiles parce que Chateaubriand ne pouvait pas s’empêcher de dire ce qu’il pense, c’est un handicap en politique – je dis ça et je suis aussi fait comme ça, évidemment ça ne vous réussit pas toujours. Et il dit à Louis XVIII que la monarchie est condamnée, alors Louis XVIII dit « oui, vous avez raison, vous avez sans doute raison », mais enfin il se dit « je ne peux pas trop compter sur lui ». J’ai dû faire la même chose, j’ai dû être un peu comme ça dans ma carrière politique.

Pour autant, ce qui me frappe, ce sont ses convictions, parce que à la fois il a cette liberté de penser, cette liberté d’expression au détriment même éventuellement de son ambition et de ses calculs politiques, parce que la vérité, il ne peut pas ne pas la dire, mais il continue à défendre ce en quoi il ne croit plus. Il pense que la monarchie est foutue et il le dit, il le répète, mais il dit « je reste fidèle, c’est une question d’honneur », et il va loin là-dedans parce qu’il va même jusqu’à soutenir la duchesse du Berry, qui est une idiote – ce n’est peut-être pas très académique mais enfin c’est une idiote. Et évidemment ça l’entraîne dans des situations impossibles et on regrette qu’un si grand esprit, par le point d’honneur simplement, se laisse entraîner alors qu’il comprend très bien ce qui arrive, comme Tocqueville.

Il sait que la monarchie est condamnée, que le processus démocratique ne fera que se développer et prendra de plus en plus d’ampleur, et il sait lui-même d’ailleurs que, en défendant la liberté de la presse – et il a raison –, il concourt à l’avènement de la démocratie et à la chute inévitable de la monarchie. Il le dit d’ailleurs quand il s’agit de Louis-Philippe, qu’il déteste, parce que, lui, c’est quelqu’un qui n’est pas fidèle à la famille – bon, en politique il y a souvent des "coups de Jarnac " comme ça, évidemment, regardez ce qui est arrivé entre Emmanuel Macron et François Hollande. Entre Louis-Philippe et les Bourbons, c’est un petit peu le même genre de choses ; ils ont réchauffé un serpent dans leur sein. Et Chateaubriand, ça vraiment, pour lui, c’est rédhibitoire. Il n’est pas réaliste, là, par rapport aux convictions qu’il veut défendre. Il n’est pas habile, alors que dans ce que j’ai cité tout à l’heure, de 1814, on a le sentiment qu’il est prêt à tout quand même pour arriver, enfin à tout jusqu’à un certain point, mais enfin il est prêt à beaucoup de compromis. Et alors qu’il a tant de talents, il dit que sa littérature ce n’est rien à côté de son ambition et du rôle politique qu’il peut jouer. Il fait comme beaucoup d’hommes politiques – ce en quoi donc il est bien atteint de la maladie –, comme beaucoup d’hommes politiques il croit au rôle qu’il peut jouer et il croit que par son intelligence et son talent, qui sont grands, il peut changer le cours des choses autrement qu’à la marge et qu’il va sauver la France. Il est un peu dans cet esprit, mais en même il n’en prend pas les moyens, il se laisse aller justement par ce point d’honneur.

Ce qui est amusant chez lui, et que j’aime bien, c’est une phrase que j’aime beaucoup et qui est pour moi un souvenir important. Quand j’étais jeune avocat, j’ai fait mes débuts et j’ai appris mon métier chez un avocat parlementaire qui adorait Chateaubriand, qui me l’a fait connaître d’ailleurs, j’avais 25 ans, et qui m’avait cité cette très belle phrase de Chateaubriand. (C’était Jean-Baptiste Biaggi, qui est mort aujourd’hui, qui a été un héros de la guerre et qui m’avait dit que pour lui la politique, c’était comme Chateaubriand la concevait quand on était dans l’opposition), et je vous dis exactement ce que dit Chateaubriand : « L’idée que j’avais du gouvernement représentatif me conduisit à entrer dans l’opposition ; l’opposition systématique me semble la seule propre à ce gouvernement ; » – il n’était pas centriste – « l’opposition surnommée de conscience est impuissante. La conscience peut arbitrer un fait moral, elle ne juge point d’un fait intellectuel. Force est de se ranger sous un chef, appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. N’en est-il ainsi, alors tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met dans l’urne. L’opposition dite de conscience consiste à flotter entre les partis, à ronger son frein [...]. » C’est d’une formidable actualité, vous le comprenez.

Voilà, j’aime beaucoup Chateaubriand pour son bonheur d’expression, sa manière de tuer l’adversaire. Il est le champion des petites phrases – il serait dans le Canard enchaîné toutes les semaines. Quand il écrit en 1815 – vous connaissez sans doute cette phrase parce qu’elle est assez connue : « Ensuite je me rendis chez Sa Majesté : introduit dans une des chambres qui précédaient celle du roi, je ne trouvai personne ; je m’assis dans un coin et j’attendis. Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait » – c’est là où il ne peut pas se faire des copains – « Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment. » C’était quand même Louis XVIII qui les soutenait, qui les recevait et qui donnait sa bénédiction à ceux qui avaient tué son frère.

Quand je dis qu’il ne peut pas s’empêcher, je comprends très bien ça, mais quand il dit qu’il ne peut s’empêcher, évidemment, Louis XVIII à un moment lui dit, « je vous remercie mais écoutez, continuez dans la littérature, mais pour la politique j’ai d’autres personnes ».

Voilà quelques observations.

Et puis j’aime Chateaubriand aussi à cause de la Vallée-aux-Loups. J’aime me promener ici, dans ce lieu qu’il a tant aimé. Il dit quelque part que de tout ce qui est passé entre ses mains, c’est la seule chose qu’il regrette, que tout le reste n’est que poussière. Mais la Vallée-aux-Loups, cet endroit, là, avec les quelques arbres qui restent et qu’il a plantés, c’est un lieu où son esprit continue à souffler, aussi un peu grâce à vous puisque vous parlez de lui.