"Devedjian se réjouit toujours d'avoir eu raison avec Aron", Le Figaro, 3 août 2016

Lire l'article

L'Eté du Figaro, Série Les Mentors, par Judith Waintraub

Marqué par la pensée libérale du philosophe et son engagement démocratique, le président LR des Hauts-de-Seine a fondé une revue « aronienne ».

C'était du temps où il valait mieux avoir «tort avec Sartre que raison avec Aron». Auteur présumé de la formule et sartrien émérite, Bernard Kouchner avouera beaucoup plus tard: «Si je l'ai dit, c'était une bêtise.» Mais en 1968, à l'époque où Patrick Devedjian découvrait Raymond Aron, il ne faisait pas bon être anticommuniste dans le milieu intellectuel parisien. 

À 24 ans, Devedjian avait déjà un lourd passé: «J'étais entré au mouvement Occident à 19 ans - l'âge de l'intelligence! - par attachement à l'Algérie française, et je l'ai quitté trois ans plus tard.» D'origine arménienne, il s'identifiait «aux chrétiens d'Orient et à leur éternel reflux devant l'islam».«J'ai rencontré Raymond Aron à l'occasion d'un séminaire qu'il faisait à Sciences Po, se rappelle-t-il. C'est lui qui m'a fait comprendre qu'il y avait un droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et que l'indépendance de l'Algérie était inéluctable, que c'était dans la nature des choses. Editorialiste au Figaro, il avait été l'un des rares à écrire sur la tragédie algérienne et les fautes impardonnables de l'administration coloniale.".

Détestant le communisme mais préférant faire le coup de poing plutôt qu'écrire des thèses, le jeune homme apprend avec Aron "ce qu'est la démocratie, régime complexe dont le fonctionnement requiert beaucoup d'intelligence pour convaincre, contrairement aux régimes autoritaires qui imposent." Son professeur lui fait découvrir Tocqueville, "bien plus puissant que Marx". Il lui enseigne aussi "qu'en politique, on choisit ses ennemis, pas ses amis."

Univers de sous-préfecture

La "Révolution introuvable" bat son plein, pour reprendre le titre d'un édito dont Raymond Aron a fait un livre et où il démonte le discours soixante-huitard. Son ancien étudiant se souvient :"Sciences Po, rebaptisé "Sciences Peaux-Rouges", était occupé. L'amphi Leroy-Beaulieu était devenu l'amphi Che Guevara : les petits bourgeois ne juraient que par la révolution prolétaire, sans se rendre compte qu'en mai 68, il ne restait plus guère de prolétaires à Paris, à part chez les CRS." Raymond Aron vilipendé par l'intelligentsia, fait partie, avec Jean-Claude Casanova, un ex-élève devenu un ami, de la toute petite minorité de professeurs qui ne suit pas le mouvement. "Même les centristes étaient soixante-huitards !" ironise Devedjian, en soupirant : "L'univers intellectuel français était - et reste - celui d'une sous-préfecture."

Discussions passionnées

C'est pour lutter contre le "rouleau compresseur soixante-huitard" que Patrick Devedjian s'associe au projet de son camarade Georges Liébert. Ce "copain mélomane" qui, quelques années plus tard, directeur de collection chez Hachette, fera publier l'économiste libéral Henri Lepage, veut créer une revue "aronienne". Il en sera le rédacteur en chef et Devedjian, le propriétaire. "On a proposé notre idée à Aron sans dire qu'on se réclamerait de lui", explique le député LR des Hauts-de-Seine. Sage précaution : bien qu'encourageant l'initiative qu'il juge "courageuse", le maître attendra le deuxième numéro pour y écrire.

La revue, Contrepoint, dont le premier numéro sort le 1er mai 1970, a ses grands moments. " On a publié le Manifeste de l'Union démocratique russe de Soljenitsyne", s'enorgueillit Patrick Devedjian. A l'époque, le communisme occupait les esprits et les conversations. Il y avait beaucoup d'ex-communistes autour de Raymond Aron : Alain Besançon, Kostas Papaioannou, philosophe et historien de l'art français mais aussi spécialiste de l'oeuvre de Hegel et de Marx, Branko Lazitch, ex-résistant yougolsave au nazisme, journaliste et historien spécialiste de l'Union soviétique et de l'Internationale communiste.

L'appartement que Raymond et Suzanne Aron louent boulevard Saint-Michel, dans un immeuble qui appartient au Vatican, est le théâtre de discussions passionnées dont l'ancien étudiant garde un souvenir ébloui. "On regardait les échanges de balles. On en me demandait pas tellement mon avis et je n'avait pas tellement envie de le donner !" Mais ce qui l'a aussi frapp chez l'auteur du Spectateur engagé, c'est sa "bienveillance". Internationalement reconnu, en contact étroit tant avec Soljenitsyne qu'avec Kissinger, il restait pourtant "très accessible", "essayant toujours d'élever le débat, quitte à prêter à son interlocuteur des raisonnements auxquels celui-ci était loin d'avoir pensé".

Contrepoint a disparu en mai 1976. "Il n'y avait plus d'argent et des désaccords croissants entre Georges Liébert et moi", résume Patrick Devedjian. Deux ans plus tard, Jean-Claude Casanova et Raymond Aron créaient Commentaire. "Aron, lui, n'a pas eu d'héritier" regrette l'ancien ministre.

 

Ajouter un commentaire