"La Comédie de l'anti-système", Bloc notes de L'Opinion, 26 janvier 2017

 

« Le système »… C’est devenu le bouc émissaire de tous nos maux politiques. A croire que rien ne marche, que les dirigeants sont totalement inefficaces, enfermés dans leurs privilèges, que les institutions obsolètes sont incapables de répondre à la gouvernance moderne et à l’exigence de démocratie participative, que les élections ne peuvent résoudre les attentes populaires.

On oubliera tout de suite que, malgré leurs défauts, nos pays occidentaux sont des havres de paix, de liberté et de bien-être généralisé, exceptionnels dans l’histoire et la géographie, pour nous intéresser plus particulièrement à cette généralisation de la détestation du système chez la quasi-totalité de nos candidats à l’élection présidentielle.

Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement l’extrême droite avec Marine Le Pen, et l’extrême gauche avec Jean-Luc Mélenchon, qui produisent des candidats anti-système, mais toutes les forces politiques de notre pays, de Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron à Nicolas Dupont-Aignan, bien rares sont les politiques des partis dits de gouvernement qui acceptent les imperfections de notre démocratie, avec la sagesse désabusée d’un Churchill qui considérait qu’il s’agissait du « pire des régimes à l’exception de tous les autres. »

Rancoeurs. L’Europe aussi est victime de l’anti-système : les « bureaucrates de Bruxelles », « si loin du peuple », catalysent toutes les rancœurs et font oublier les réussites européennes, d’Erasmus, qui a permis à plus de 3 millions d’étudiants de s’ouvrir à d’autres langues et d’autres pays, à l’Union bancaire qui protège de la faillite nos établissements bancaires, sans parler du rôle de plus en plus important du Parlement élu démocratiquement.

Ce dénigrement du système a toujours été populaire dans les campagnes électorales

car il flatte l’insatisfaction naturelle des citoyens

et leur apparaît comme une explication simple à leurs difficultés

Plus largement, les élites qu’elles soient politiques, administratives, économiques ou médiatiques, sont mises au pilori. Aucun système de désignation des dirigeants ne trouve grâce aux yeux des anti-système, sauf peut-être le tirage au sort. La compétence ou l’expérience ne comptent pas face à une médiatisation permanente de l’instant et de l’humeur en 140 signes ou en images caustiques prises sur le vif. Cette immédiateté facile et moqueuse éloigne l’opinion des débats de fond et ne permet pas la réflexion. « Un bon croquis vaut mieux qu’un long discours », disait déjà Napoléon 1er, certes, mais c’est souvent réducteur pour les sujets complexes de notre société.

Ce dénigrement du système a toujours été populaire dans les campagnes électorales car il flatte l’insatisfaction naturelle des citoyens et leur apparaît comme une explication simple à leurs difficultés. Ce n’est pas Donald Trump qui l’a inventé, François Mitterrand voulait déjà changer la vie, Jacques Chirac dénonçait la fracture sociale, Nicolas Sarkozy annonçait la rupture.

Mais ce sont des mots qui se sont toujours avérés sans conséquence : Trump, après avoir vitupéré contre la finance et fait toute sa campagne en flattant les classes moyennes soi-disant ignorées des élites, a tout de suite constitué son gouvernement avec des dirigeants de Goldman Sachs et des milliardaires. Il n’a pas fallu deux ans à Mitterrand pour prendre le tournant de la rigueur ; moins de six mois à Chirac pour revenir à la politique classique et sérieuse prônée par Edouard Balladur, et les promesses de rupture de Sarkozy ont fait long feu.

Nous confondons allègrement les défauts de la démocratie représentative, qui demandent d’être corrigés, à commencer par le vieillissement des élus, la difficulté du renouvellement des élites, l’insuffisance de leur diversité, voire leur éloignement de la vie quotidienne des citoyens, avec les fondements de ce système.

Car d’une part, le pays a besoin d’élites pour progresser, changer, s’adapter à la modernité et à la mondialisation ; d’autre part, les personnalités qui se disent en dehors du système en sont directement issues : Emmanuel Macron, passé par Henri IV, l’ENA, l’Inspection générale des Finances et la banque Rothschild, est aujourd’hui soutenu par Alain Minc ou Jean Pisani-Ferry, Bernard Kouchner… Il a publié un livre qui s’appelle Révolution mais qui ne prône qu’un modèle social-libéral, très politiquement correct pour une grande partie de nos dirigeants politiques et économiques, son projet n’a rien de révolutionnaire, ou alors dans le sens d’une révolution de la planète qui se retrouve à la fin dans la même position… Jean-Luc Mélenchon a été ministre socialiste, député européen, et comme les élus du Front national, profite du système pour le dénoncer.

L’expérience n’est plus un atout, et le renouvellement devient une exigence première :

il faut tourner la page, même s’il n’y a rien derrière !

Les parangons de l’anti système stigmatisent l’éloignement des politiques, qui seraient déconnectés de la vraie vie du peuple, en oubliant allègrement que l’immense majorité des élus vit dans sa ville ou son village, et connaît peut-être mieux que quiconque les difficultés des Français en les écoutant quotidiennement dans les permanences ou les rencontres fortuites : face aux difficultés de la vie, les élus sont les réseaux de ceux qui n’en ont pas !

Impuissance récurrente. Mais il est vrai que l’impuissance récurrente des politiques publiques, de droite et de gauche, face aux changements rapides que connaît le monde, de la globalisation des échanges et des circulations aux nouvelles technologies, a désespéré beaucoup de gens qui ne font plus confiance aux partis traditionnels pour les conduire vers un avenir meilleur. L’expérience n’est plus un atout, et le renouvellement devient une exigence première : il faut tourner la page, même s’il n’y a rien derrière !

Alors oui, le système doit se réformer : il le fait petit à petit. Les lois successives sur la parité, sur le non-cumul des mandats, sur la transparence des rémunérations et des avantages, sont déjà mises en œuvre. Le renouvellement des élus est nécessaire, il faut savoir laisser la place aux nouvelles générations, à des profils diversifiés. Et les hommes et femmes politiques doivent se souvenir en permanence qu’ils doivent être à la fois les porte-parole de leurs électeurs et les pédagogues des politiques à mener : si on ne commence pas par écouter, on a du mal à convaincre.

Car l’avenir de notre pays et de nos concitoyens est en jeu : si nous ne trouvons pas les moyens de nous adapter au nouvel ordre mondial économique et politique, si nous ne dépassons pas la démagogie, si nous n’arrivons pas à convaincre de la nécessité d’entreprendre pour créer de l’emploi, d’unir l’Europe pour exister librement, le leurre de l’anti-système nous fera nous écrouler : ni Podemos, ni Tsipras, ni Le Pen, ni Farage, ni même Macron ne nous aideront à tenir bon !

 

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