Le dernier interview de Patrick Devedjian, L'Objet d'art, mai 2020

 

Hommage à Patrick Devedjian

 

Il faut espérer que le projet du musée du Grand Siècle à Saint-Cloud, dans l’ancienne caserne Sully datant du règne de Charles X, bénéficiaire de la donation de Pierre Rosenberg en cours de signature, verra le jour comme prévu en 2025 : non seulement pour la mémoire de Patrick Devedjian, décédé le 29 mars dernier, mais pour son intérêt aussi, un musée de collectionneur, un musée pédagogique sur cet âge d’or de la France, appelé justement le Grand Siècle. Dans l’entretien que Patrick Devedjian nous avait accordé, avec Alexandre Gady, directeur du futur musée, il exprime son enthousiasme pour ce nouveau projet et affirme sa foi inébranlable en la culture – une terre d’accueil et d’élévation, une « vallée » qu’il avait créée en son département. Nous publions intégralement ici cet entretien – sans doute le dernier qu’il a accordé – à l’exception de la présentation des acquisitions déjà effectuées et dont il ne souhaitait pas qu’elles fussent dévoilées avant leur annonce officielle.

Propos recueillis par Jeanne Faton

Le musée du Grand Siècle est né de la passion de deux collectionneurs : Pierre Rosenberg et vous-même, qui avez la réputation d’être fort modeste et très réservé sur vos goûts et votre passion des arts.

Patrick Devedjian. Ma collection, tout d’abord, est une petite collection de dessins, un peu hétéroclite, sans commune mesure avec celle de Pierre Rosenberg, que j’ai commencée très jeune. J’ajouterai aussi qu’un homme politique ne peut pas être collectionneur, car les gens pensent souvent, à tort, qu’une collection vaut des fortunes ; ils pourraient donc s’interroger sur les raisons d’une telle richesse. Vous savez, les hommes politiques ne sont pas très bien considérés !

Il y a peut-être aussi, chez les hommes politiques français, une culture plus littéraire qu’artistique. Alors pourquoi êtes-vous une exception ?

P.D. C’est vrai, à commencer par Mitterrand, Pompidou et même De Gaulle. Et l’inverse se vérifie aussi – avec de grands écrivains devenus des hommes politiques comme Chateaubriand, Tocqueville ou Benjamin Constant. Mais je ne suis pas une exception : Jean François-Poncet avait une jolie collection de dessins, chez lui dans le Lot-et-Garonne, que sa veuve a conservée. Mes goûts m’ont conduit vers la peinture du XVIIème siècle et vers le dessin, plus à la portée de mes moyens : quand j’ai commencé à collectionner, vers 30 ans, un dessin, surtout s’il n’était pas attribué, ne valait pas grand-chose. Ce qui m’amusait, c’était la recherche, l’enquête policière qu’on menait autour d’une feuille anonyme. Si on arrivait par hasard à l’identifier, à la localiser, on pouvait la revendre en ayant fait une bonne affaire. Mais aujourd’hui les prix du marché m’effraient !

On ne vient cependant pas au XVIIème siècle par hasard. Avez-vous eu un coup de foudre ?

P.D. J’étais très ami avec l’historien d’art Antoine Schnapper. Il m’a nettoyé les yeux. Il a été mon ophtalmo, littéralement et mentalement.

Où en est maintenant l’avancement de ce musée du Grand Siècle, en particulier celui de la sélection resserrée des équipes qui doivent concourir à la rénovation du bâtiment ?

P.D. Le choix des trois groupements qui doivent nous remettre leur projet architectural vient d’être fait – et nous sélectionnerons le lauréat en juillet 2021. Mais en attendant, la loi nous interdit de rendre public le nom des groupements retenus.

Cette réhabilitation du bâtiment sera, j’imagine, un des défis du futur musée, un enjeu aussi considérable que la constitution de ses futures collections.

PD. Tout à fait. Le travail a déjà commencé afin de ne pas perdre de temps, avec le désamiantage des murs. Il sera suivi par le curage d’un certain nombre de baraquements de l’armée, puis par un gros travail de nettoyage à l’intérieur. L’incendie du bâtiment lors de la guerre franco-prussienne a fait disparaître l’agencement d’origine ; aujourd’hui, sur plusieurs plateaux, des kilomètres de couloirs desservent d’anciennes chambres devenues des bureaux, et il y a beaucoup de cloisons à abattre ! Nous avons aussi lancé le réaménagement de la place Clémenceau pour rendre le futur musée beaucoup plus accessible : c’est une opération lourde.

Autrement dit, quand vous aurez fait ce travail de nettoyage, tout sera à imaginer à l’intérieur de l’ancienne caserne ?

Alexandre Gady. Ce sera vraiment l’œuvre de l’architecte, qui devra imaginer un nouvel espace, avec beaucoup d’intelligence et de finesse.

P.D. C’est un pari qui n’est pas si facile ! il faut ennoblir, réhabiliter le bâtiment sans le ringardiser. Le travail est considérable – 100 millions d’euros de travaux que le département des Hauts-de-Seine financera essentiellement.

Lorsque l’on regarde le réseau des musées dans les Hauts-de-Seine et celui des Yvelines, avec Versailles tout proche, il est assez dense. Comment, outre votre passion de collectionneur et d’amateur du XVIIème siècle, justifiez-vous finalement l’existence d’un musée du Grand Siècle ?

P.D. C’est un projet sans rapport avec les musées existants : il n’y a aujourd’hui aucun musée de cette importance, non seulement dans les Hauts-de-Seine mais dans la proximité immédiate de Paris, excepté le musée de la Renaissance, à Ecouen, celui de la Malmaison, aussi, et la Belle au bois dormant qu’est le musée de la Céramique à Sèvres, que l’Etat laisse mourir à petit feu, à sa grande honte, car c’est un endroit exceptionnel, chargé d’histoire. Sinon dans le département, nous avons le musée de Sceaux et son domaine, la maison de Chateaubriand, le musée Albert-Kahn, très focalisé sur sa collection de 72 000 autochromes et le japonisme. A Boulogne-Billancourt, la ville possède le beau musée Belmondo et le musée des Années Trente, qui sont tous les deux très ciblés. Leur fréquentation, à tous, reste assez faible.

Comment allez-vous vous positionner par rapport à Versailles – qui est un musée de l’Histoire de France et un musée du Grand Siècle en soir ?

P.D. Nous ne sommes pas rivaux mais complémentaires. Nous allons organiser, avec Catherine Pégard, un Groupement d’Intérêt Public, qui va se concrétiser par une collaboration étroite. Nous travaillons déjà beaucoup avec le département des Yvelines : nous avons , par exemple, restauré ensemble les grilles du château de Versailles et nous avons le projet, en coopération avec le rectorat, de réaménager et restaurer les Ecuries royales pour faire un centre d’apprentissage de l’artisanat d’art. C’est aussi à Versailles que nous avions organisé en 2013 l’exposition sur le Trésor du Saint Sépulcre. C’est la seule fois en France où l’on a pu voir ces collections extraordinaires.

Ce musée du Grand Siècle apparaît néanmoins comme un défi à bien des égards. A l’heure où les musées se démocratisent, misent sur l’art contemporain, va-t-il être un musée de spécialiste ou, au contraire, voulez-vous l’ouvrir à un large public ?

P.D. Les deux ne sont pas inconciliables ! Tout d’abord, il y a, dans les Yvelines et les Hauts-de-Seine, 200 collèges. Nous emmenons ainsi régulièrement à Versailles 5 000 collégiens et nous avons l’habitude de sensibiliser le jeune public : le musée du Grand Siècle jouera un rôle très important en matière d’éducation. Ensuite, nous allons travailler étroitement avec le service d’histoire de l’art de l’Université de Nanterre, gérer et rendre accessible le fonds exceptionnel de documentation de Pierre Rosenberg.

Vous êtes-vous fixé un nombre de visiteurs ? Car un autre défi du futur musée, comme tous ceux qui sont à la périphérie de Paris, est d’arriver à faire franchir au public les limites du périphérique.

P.D. Nous allons faire tout ce qu’il faut pour être attractif. Cela ne sert à rien d’être vantard en citant des enjeux quantitatifs. Si je prends l’exemple de la Seine Musicale, juste à côté, nous sommes partis de rien, d’un désert qui était celui de l’île ; personne n’y croyait quand j’ai initié le projet. Petit à petit, son succès est monté en puissance. Notre but est aussi de mettre en synergie tous nos équipements culturels ; c’est pour cela que nous avons créé la « Vallée de la Culture », car l’accumulation des sites culturels leur confère une attractivité d’ensemble qui dépasse celle de chacun. Si vous allez visiter le musée Albert Kahn, vous pourrez ensuite traverser le pont de Saint- Cloud et poursuivre jusqu’au musée du Grand Siècle ; et si vous visitez la Manufacture de Sèvres où nous sommes en train de restaurer le bâtiment de Roux-Spitz pour installer une cité des métiers d’art et du design, vous serez, en traversant le parc de Saint-Cloud, au musée du Grand Siècle, ou, en prenant le pont de Sèvres, à la Seine Musicale, et, un peu plus loin, au musée Belmondo. Et je ne parle pas de La Défense, où nous voulons aussi faire rayonner l’art contemporain : il y a sur le parvis soixante-dix œuvres majeures, très fortes.

Vous êtes très actif dans le domaine de la culture.

P.D. Oui, parce que la culture est un levier politique extraordinaire, il n’y a que les hommes politiques pour ne pas s’en être aperçus ! La culture rassemble les gens dans leur diversité ; avec elle, il n’y a pas de clivage politique, ethnique et social. La culture rassemble ; elle élève aussi évidemment les gens ; elle permet un accès plus facile à l’éducation. La culture intègre, fabrique des citoyens, affine les sensibilités, humanise. Elle fait comprendre que l’étranger n’est finalement pas aussi différent qu’on l’imaginait, que, dans notre diversité, nous avons tous les mêmes préoccupations, l’amour, la mort, exprimées chacun de manière différente, mais qui sont, au fond, semblables. La culture est aussi un grand outil de compréhension sociale et de générosité aussi. Elle suscite souvent ce qu’il y a de plus élevé en l’homme. C’est un moteur puissant et ceux qui me soutiennent le plus dans ce domaine, ce sont les communistes – même s’ils ne me font pas de cadeau par ailleurs – alors que les socialistes traînent les pieds. Ma majorité me suit, mais pense que son président est un peu fou ! Or la culture, c’est aussi une politique sociale. Ce que fait Philippe Jaroussky, dans son académie à La Seine Musicale est extraordinaire ! Il va chercher dans des familles, souvent issues de l’émigration, des enfant doués et, avec l’aide du département, il les forme gratuitement. Et souvent, il vient me voir pour m’expliquer que ces gosses de 8-10 ans habitent à l’autre bout du département, qu’ils sont mal logés et il me demande d’aider leur famille à se rapprocher de la Seine Musicale – ce que je fais bien sûr ! Si Jaroussky s’appelle Jaroussky, c’est parce que ses parents qui ne parlaient pas un mot de français à leur arrivée en France ont répondu à l’officier d’état-civil qui les interrogeait sur leur nom « je suis russe » ce qui se prononce Jaroussky

Comment décidez-vous des acquisitions du futur musée et votre budget est-il illimité ?

P.D. Il n’y a que la bêtise qui soit illimitée ! Nous allons évidemment nous fixer des budgets, mais nous sommes au début de projet, au moment où Pierre Rosenberg nous offre une collection fabuleuse, et le département a le devoir d’accompagner cette générosité. Nous avons un comité d’acquisitions, brillant, de 15 personnes, que je préside, même si je me considère comme le plus petit membre.

Vous êtes décidément très modeste !

P.D. Non, je suis réaliste ! J’ai quelques prétentions en matière de politique, mais pas en matière d’expertise d’œuvres d’art. Or j’ai affaire à des experts dans ce comité d’acquisition. Donc je me tais et j’écoute. C’est d’ailleurs très intéressant. Il s’agit d’une confrontation particulièrement enrichissante, parce que c’est la démonstration qu’on est beaucoup plus intelligent à plusieurs. Les avis et les objections font que subitement le sujet s’éclaire davantage, même s’il n’est pas résolu. Les décisions se prennent à la majorité des 2/3, à bulletin secret. Si cette majorité n’est pas atteinte, il n’y a pas d’acquisitions.

Quelles sont les grandes lignes directrices de cette politique d’acquisition ?

A.G. Elle est à la fois orientée par la collection de Pierre Rosenberg, les opportunités du marché et la spécificité du musée et de son futur programme d’expositions lié à la thématique du Grand Siècle. Nous n’allons pas acquérir des œuvres ou des ensembles bien représentés dans la collection de Pierre Rosenberg, comme les dessins dont le fonds est exceptionnel, mais la compléter – avec, par exemple, des sculptures, absentes de la collection. La signature de la donation nous permettra de lancer la procédure d’appellation « Musée de France » : nous en bénéficierons avant la fin de l’année et pourrons être plus actifs sur le marché des ventes publiques, car nous aurons alors le droit de préemption. Nous avons aujourd’hui déjà acquis et payé sept œuvres ; trois autres sont en cours d’acquisition. Et nous venons de refuser deux donations qui ne répondaient pas aux enjeux fixés pour le musée. Nous devons être très sélectifs, car les collections du futur musée rentreront dans les inventaires et seront donc inaliénables.

Que pense justement le collectionneur et responsable politique de cette inaliénabilité des collections publiques en France ?

P.D. Si elle est bien encadrée et si le produit de la vente est affecté à d’autres achats, je suis favorable à la vente d’œuvres appartenant à des collections publiques. Je cite souvent l’exemple du musée de Saint-Germain-en-Laye, qui possède 50 000 torques dans les réserves, mais qui n’a jamais d’argent pour acquérir un objet intéressant passant en vente. C’est absurde ! On voit bien que les musées ont tous des problèmes de financement pour leurs acquisitions et que tous ont dans le même temps dans leurs réserves des choses qui n’en sortiront jamais car elles sont vraiment mineures. C’est la même chose au Louvre ! Il faudrait avoir une commission des nanars, qui dirait : « ça, c’est un nanar, une copie de mauvaise qualité, elle vous prend de la place et vous pouvez vous en débarrasser, ça vous fera un peu d’argent qui pourrait être mieux employé ». Evidemment, il faut faire très attention à ce que l’on déclasse et vraiment prendre le temps de la réflexion. Et s’abstenir s’il y a un doute, c’est la voie de la sagesse. Mais enfin, quand vous avez 50 000 torques gallo-romains à la cave, vous n’allez pas tous les mettre sur le marché, mais à 50 ou 100 euros pièce, cela peut faire un peu d’argent pour une acquisition que vous présenterez dans vos vitrines plutôt qu’à la cave !

Alexandre Gady, vous semblez moins convaincu…

A.G. Je suis en fait moins sûr que je ne le croyais. Un musée américain qui a une très abondante collection de bijoux vient d’en vendre un et a récolté 10 millions de dollars : il pourra acheter des œuvres formidables pendant au moins dix ans ! le problème se pose avec les grandes séries : c’est aujourd’hui un secret de polichinelle que le Mobilier Nationale va déclasser du mobilier produit dans des quantités invraisemblables pour les résidences royales et impériales. Mais l’enjeu en vaut-il la peine ? Car inonder le marché casse les prix… Et, à l’inverse, les Américains ont aussi vendu de vrais tableaux dont le goût était passé de mode à des prix dérisoires ou une « copie » de Rubens qui s’est avérée authentique ensuite… Ils ont alors perdu beaucoup d’argent. Alors faut-il donner un coup de canif à cette notion d’inaliénabilité ? C’est tout le problème des réserves – et la force du musée du Grand Siècle est que nous allons vider les réserves autres ; nous allons avoir beaucoup de dépôts, les musées se sont montrés très généreux, en particulier le Musée des Arts Décoratifs à Paris, dont beaucoup d’œuvres sont actuellement en réserve dans leur dépôt de Saint-Denis, ou le Louvre qui nous a promis les cartons de Charles Le Brun, enfermés à Liévin, où personne n’ira jamais.

Y aura-t-il un jour au musée une salle Patrick Devedjian, puisque c’est aussi un musée dédié aux collectionneurs ?

P.D. Je ne sais pas et ne suis pas sûr qu’elle en vaille la peine : ma collection n’a rien à voir avec celle de Pierre Rosenberg – c’est une fourmi à côté d’un mammouth !