Le Figaro, 14 août 2014, L'éclectisme gourmand de Patrick Devedjian

 

L'ETE DU FIGARO : LES POLITIQUES TOURNENT LA PAGE

    Pour le député UMP des Hauts-de-Seine, lui-même fou de littérature, « le politique qui lit est un hybride » d’intellectuel et d’homme d’action.

 Par Jean-Baptiste Garat.

 Les politiques se doivent d’avoir réponse à tout. Mais là, Patrick Devedjian cale. « J’hésite parce que, naturellement j’ai plusieurs livres préférés, dans plusieurs genres, de surcroit », s’excuse-t-il. Voltaire, Tocqueville, Balzac – dont il a relu La Comédie humaine, il y a peu – Hugo ou Dumas, dont il fait la lecture à ses petits-enfants. Pour la photo, il a apporté le troisième tome des œuvres romanesques complètes de Stendhal dans la Pléiade. « Ils republient enfin La Chartreuse de Parme avec un appareil critique conséquent », se réjouit le député UMP des Hauts-de-Seine. Si « Stendhal est un très grand » et « La Chartreuse, peut-être son meilleur roman », Devedjian refuse cependant de l’élever au rang de livre préféré.

« Le propre de la littérature, c’est de vous rendre infidèle », argumente-t-il. « Un livre vous donne dix envies de lecture, un auteur vous renvoie à quinze autres. La lecture marche par proximité : vous lisez Montaigne, vous avez envie de lire La Boétie. Et quand vous entrez dans une librairie, c’est comme chez le pâtissier, vous avez envie de manger tous les gâteaux. » Parmi ses dernières découvertes, il y a L’Hirondelle avant l’orage de Robert Littell. Un roman sur les relations de Staline et d’Ossup Mandelstam, poète et ami de Boris Pasternak et d’Anna Akhmatova, mort à la Kolyma. « Sauf chez les plus grands, la lecture est rarement un plaisir continu dans lequel plus on avance, plus on a de bonheur. Cela vient de m’arriver avec Littell. »

Au fil de ses lectures, Devedjian passe des Causeries du lundi de Sainte-Beuve – onze tomes encore à lire, « c’est interminable mais c’est formidable » - à Jacques Mallet du Pan, « un Genevois, rédacteur au Mercure, le François Furet de son époque ». Il faut également faire avec les relectures. La traduction en français moderne des Essais (Gallimard, « Quarto ») le fait saliver. « J’ai lu des livres à vingt ans comme un âne. En relisant aujourd’hui, je mesure tout ce à côté de quoi je suis passé. » Dans ses réserves, également, La Politique et l’Ame (CNRS Editions), un collectif autour du philosophe du libéralisme, Pierre Manent. « Un livre qui sent bon », assure Devedjian.

Derrière le cheminement littéraire se dessine également son parcours politique. Le Feu Follet de Drieu La Rochelle a profondément marqué le jeune homme. « Je suis un mec de droite. Et c’est un livre métaphysiquement de droite, un livre désespéré », lâche-t-il en avouant ne pas vouloir le relire. Plus tard, ce sera Aron, qu’il « aime profondément » et avec qui il a lancé la revue Contrepoint dans les années 1970. « Mon parcours politique n’aurait pas été le même sans Aron », estime-t-il en racontant que l’auteur de Démocratie et totalitarisme l’a détaché de ses erreurs de jeunesse et du mouvement d’extrême-droite Occident. « La lecture vous rend tolérant, ce n’est pas la moindre de ses vertus », ajoute Devedjian avant de reconnaître une passion pour Aragon. « Il était stalinien et c’était insupportable. Mais voilà, c’est un grand écrivain. Il me fait accéder à des choses qui m’échapperaient autrement. Avec Aragon, je comprends les communistes de l’intérieur. Ce n’est pas inutile. »

Faut-il croire que les politiques qui ne lisent pas partent avec un handicap ? « Il ne semble pas que ce soit la cas, malheureusement », sourit Devedjian. « La culture, notamment littéraire, est souvent une posture », regrette-t-il en comptant sur les doigts d’une main ses collègues qui lisent « vraiment ». « L’une des belles spécificités de la France réside dans le culte qu’elle voue aux intellectuels qui jouissent d’un prestige social exorbitant, d’un préjugé social positif, raconte Devedjian. Quand le politique affiche ses lectures, il souhaite s’inscrire dans cette lignée, en recueillir une part du prestige. »

« Une part du prestige » et rien d’autre. Car, selon Devedjian, le politique ne peut pas être un intellectuel. « Machiavel distingue le conseiller du prince, Aron souligne le dilemme entre l’action et la réflexion. L’homme d’action ne peut pas être un homme de réflexion et inversement. Alors le politique qui lit est un hybride. Ce n’est pas un vrai intellectuel car il n’y consacre pas sa vie. Et il est entravé dans son action par son appétence intellectuelle ». Pour illustrer son propos, Patrick Devedjian ne recherche pas longtemps son exemple. « L’homme d’action fait ce qui marche. Nicolas Sarkozy a ce talent : de toute situation, il sait tirer l’intérêt politique. Quand la France a un problème, les idiots dans mon genre cherchent la solution. Lui cherche quel intérêt politique il peut en tirer. »

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