L'inventaire : une démarche d'humilité et de crédibilité à l'égard du corps électoral

Le Monde, 17 octobre 2013 : Pour Patrick Devedjian, président UMP du Conseil général des Hauts-de-Seine et ministre de 2008 à 2010, le travail d'inventaire est "une démarche d'humilité et de crédibilité à l'égard du corps électoral". (propos recueillis par Alexandre Lemarié)

"L'inventaire n'est pas une machine de guerre contre Nicolas Sarkozy"

Un inventaire du sarkozysme est-il nécessaire ?

Ce qui est nécessaire, c'est l'inventaire non pas du sarkozysme mais des dix années d'exercice du pouvoir par la droite. Si nous ne savons pas tirer  les leçons du passé, de nos échecs comme de nos réussites, comment être crédibles pour faire des propositions nouvelles et construire un programme alternatif ? Mener un vrai débat sur le fond évitera en outre de laisser la description du bilan à la gauche, qui en fait la caricature.

Quelles erreurs auraient pu être évitées ?

L'ouverture a été une erreur. Les ralliements peuvent exister bien sûr, mais ils doivent se faire dans le cadre de la campagne présidentielle, sur les idées. Quand on a fait campagne contre un candidat et qu'en définitive, on se rallie à lui après sa victoire juste pour être ministre, c'est du simple opportunisme... Par ailleurs, quand on est de droite et qu'on prend des gens de gauche pour conduire une politique sociale, cela laisse penser que la droite n'est pas capable d'avoir sa propre politique sociale. C'est une confusion des genres qui ne peut que pertruber le corps électoral.

Quelles réformes auraient dû être mises en œuvre ?

Je déplore que l'on n'ait pas mené les réformes qui auraient été des marqueurs pour notre électorat et qui correspondaient à des engagements de la campagne électorale. Je pense particulièrement à la fin des 35 heures. Comme secrétaire général de l'UMP, je l'ai réclamée et je n'ai pas réussi à imposer le débat. C'est donc un échec personnel pour moi aussi. Avec les 35 heures, on subventionne les grandes entreprises à hauteur de 20 milliards d'euros par an, et avec les heures supplémentaires exonérées, on aboutissait à ce paradoxe de subventionner à la fois la réduction du travail et le surcroît de travail. Je regrette aussi que nous ayons échoué sur la réforme fiscale, ce qui nous a amené à abroger nous-mêmes le bouclier fiscal.

Quels sont les autres points faibles du précédent quinquennat ?

La dépense publique : on ne l'a pas réduite alors qu'on aurait dû naturellement amorcer une baisse. On n'a même pas fait de privatisation. Nous avons été trop timides sur l'âge légal de la retraite : il n'était pas beaucoup plus difficile d'acter les 63 ans au lieu de se contenter des 62. On aurait dû mettre en place la TVA sociale plus tôt au lieu d'attendre la campagne électorale pour l'annoncer. Je regrette enfin qu'on ait à ce point "antagonisé" les relations avec le corps judiciaire.

Et les points positifs ?

A partir de 2008, grâce à Nicolas Sarkozy, la France a assuré un leadership remarquable face à la crise, tant en Europe qu'au plan mondial, notamment lors des six mois de présidence de l'Union européenne. Des réformes institutionnelles, certes peu spectaculaires, ont cependant changé en profondeur notre pays et amélioré la démocratie : la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) ; le recours direct au conseil de la magistrature ou le retrait du chef de l'Etat de la présidence du conseil supérieur de la magistrature. Sur le plan économique, le statut d'auto entrepreneur, les pôles de compétitivité, le fonds stratégique d'investissement ou le plan de relance économique, furent de bonnes mesures, que le gouvernement actuel saccage avec empressement.

L'inventaire ne risque-t-il pas d'alimenter les divisions à droite ?

C'est le combat des egos qui alimente les divisions ! Cessons de confondre débat et polémique, la controverse est saine et le débat nécessaire pour construire une opposition crédible.

N'est-ce pas un moyen pour les détracteurs de Nicolas Sarkozy de le décrédibiliser pour empêcher son retour ?

Cela n'a aucun sens ! Tous les membres de la précédente majorité portent une responsabilité dans le bilan du quinquennat et plus largement des dix dernières années. C'est une erreur de considérer que l'inventaire est une machine de guerre contre Nicolas Sarkozy. C'est au contraire une démarche d'humilité et de crédibilité à l'égard du corps électoral à laquelle je prends ma part puisque j'ai été trois fois ministre et également secrétaire général de l'UMP.

N'est-ce pas M. Sarkozy le mieux placé pour faire l'inventaire de sa propre action ?

Nous aurions aimé faire ce travail avec lui mais il a choisi pour l'instant de prendre de la distance par rapport à la vie publique et nous respectons cela.

En portant un regard critique sur le bilan de Nicolas Sarkozy, ne cherchez-vous pas à régler vos comptes avec lui après vos différends ?

Les conflits que j'ai pu avoir avec Nicolas Sarkozy sont derrière moi. Quand j'avais quelque chose à dire, je l'ai dit, je n'ai aucun besoin d'exutoire. Tout cela est digéré et je regarde devant moi. La seule question qui se pose aujourd'hui est : quelle est la meilleure politique à proposer pour redresser la France ? Une France bien abîmée par dix-huit mois de socialisme...

L'inventaire doit-il concerner la campagne présidentielle de 2012 et la ligne prônée par Patrick Buisson, l'ancien conseiller de M. Sarkozy issu de l'extrême droite?

Je suis très hostile à la ligne Buisson. La droite ne se rend pas compte que le jeu de la gauche est d'instrumentaliser et de mettre en valeur le Front National pour qu'il puisse être au second tour de l'élection présidentielle de 2017. C'est même son seul espoir de rester au pouvoir. Tout ce qui conduit à poser le FN en sujet de débat permanent, en arbitre des élégances de la vie politique française, contribue à en faire la promotion. L'UMP doit au contraire être forte sur ses valeurs. Historiquement, l'UMP ne descend pas des blancs sous la Révolution mais des bleus. Dans le logo du RPR, il y avait le bonnet phrygien. Notre socle idéologique, ce sont les valeurs de la République : la liberté, l'égalité et la fraternité.

Nicolas Sarkozy aurait-il pu l'emporter à la présidentielle ?

C'était difficile pour une raison fondamentale : l'excès des pouvoirs présidentiels crée une réaction du corps social, le président est tenu pour responsable de tous les malheurs du pays.François Hollande, ce président soi-disant normal, réussit d'ailleurs en un temps record à être plus impopulaire que Nicolas Sarkozy... C'est la réaction des Français à un pouvoir qui atteint des limites extrêmes. La personnalisation de la fonction présidentielle est telle que les défauts de tout homme sont grossis et rejetés, le mythe de l'homme providentiel entraîne en boomerang une déception inévitable et profonde.

Approuvez-vous la stratégie de rupture de François Fillon ?

Je ne la comprends pas très bien. J'ai soutenu Fillon dans son duel face à Copé car il m'a paru incarner une ligne qui correspond davantage à ce que je pense, notamment sur la droitisation. Ses propos récents sur le FN sont perturbateurs. J'attends de voir avec le temps comment sa ligne politique s'installe. Par ailleurs, je trouve inopportunes et inutiles ses attaques contre Nicolas Sarkozy.

Que pensez-vous des propositions de François Fillon et Jean-François Copé, qui veulent revenir sur le droit du sol, en mettant fin à l'acquisition automatique de la nationalité française des enfants nés en France de parents étrangers ?

Je suis pour le maintien absolu du droit du sol. Plus de 25 % des Français ont au moins un de leurs grands-parents de nationalité étrangère. Le génie de la France est d'avoir su intégrer au cours de son histoire. Je rappelle que notre pays s'est constitué par l'agrégation de gens venus des quatre coins de la planète, qui sont devenus des éléments constitutifs de la nation française.

 

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