Questions de fond et calculs politiques

L’affaire Strauss-Kahn pose des questions de fond et ne peut se limiter à de médiocres calculs politiques.

Cette affaire fascine l’opinion publique française et elle constitue sans doute un marqueur durable dans la mémoire collective, au point qu’on a parlé, avec excès, de sidération. La sidération est l’arrêt des forces vitales !

Il y a certes une dimension tragique qui évoque l’univers shakespearien dans le fait divers qui voit un homme précipité, en moins de 24 heures, du sommet de la puissance aux affres d’une humiliation extrême. On pense à Mirabeau disant qu’il est peu de distance de la roche Tarpéienne au Capitole. L’émotion est bien compréhensible.

Mais en fait, c’est un moment de stupeur où la France s’interroge sur elle-même. Elle se voit, par l’un des plus éminents des siens, confrontée à un pays parmi les plus avancés sur le plan démocratique. Et cette personnalité est accusée d’un crime particulièrement grave, qui, s’il est avéré, est fortement symbolique d’un abus du puissant sur le faible. La confrontation est triple pour être à la fois, politique, médiatique et judiciaire.

Au plan politique, il n’y a eu aucune réaction du gouvernement américain, aucun acteur politique américain ne s’est exprimé et aux Etats-Unis nul n’est même soupçonné d’être intervenu. Le monde judiciaire et le monde politique sont étanches. Nous ne sommes pas habitués à cela !

Au plan médiatique, la France entière a été choquée de voir Dominique Strauss-Kahn exhibé, menotté et encadré. Certes, en France nous avons la loi Guigou du 15 juin 2000 qui interdit de publier l’image d’une personne non encore condamnée « en faisant apparaitre » le port des menottes. On peut l’écrire mais non le montrer ! Pour les images c’est donc une question de cadrage et rien n’interdit de montrer le suspect solidement encadré…

Je me souviens du débat sur cette loi prise à l’initiative de Michel Crépeau dressant ses poignets à l’Assemblée nationale. J’avais dit : « Vous n’aimez pas les menottes ? N’en mettez pas ! Du moins réservez-les aux délinquants violents. »

Quant à l’excès de médiatisation auquel notre pays a largement contribué tout en voulant exercer une censure sur d’autres, il est dû à la personnalité exceptionnelle mise en cause et à l’appétit débordant de l’opinion. Dans le passé chaque fois qu’une personnalité, en particulier politique, a été aux prises avec la justice, la discrétion et le tact n’ont guère été de rigueur. Ces accès de pudeur manquent de mémoire.

Au plan judiciaire, il est reproché à la justice américaine de laisser filmer les audiences, ce qui est interdit chez nous.

Je pense que c’est nous qui sommes en retard. La Justice est rendue au nom du peuple français mais le public admis dans les salles d’audience est extrêmement restreint. Le caractère public des débats est la meilleure des garanties. Le regard du public sur le déroulement du procès est une incitation forte à ce que chacun se conduise avec rigueur et dignité. La liberté de chacun est cette chose si importante que le contrôle de sa privation doit être placé sous l’examen de tous. La médiatisation du procès a une valeur pédagogique pour tout le monde. Elle servira l’accusé si sa défense retourne la situation.

C’est aussi cette médiatisation de la justice américaine qui contrebalance le fait que les magistrats soient élus. Leur comportement est suivi de près par l’opinion.

Reste une très grande différence dans les faits entre nos deux systèmes. Dans 10% des cas aux Etats-Unis l’accusé plaide non coupable. Celui qui plaide coupable évite un excès de médiatisation car elle n’a plus sa vocation de contrôle et cela fait alors partie de l’accord.

Mais celui qui plaide non coupable a besoin de moyens financiers importants pour assurer sa défense et procéder à des enquêtes indispensables face à celles de l’accusation qui dispose des moyens publics et qui soutient le plaignant. Heureusement pour lui, ce n’est pas un réel inconvénient pour Dominique Strauss-Kahn.

Derrière ces questions de fond qui interpellent notre fonctionnement démocratique, il y a l’écume des jours avec les calculs politiques de chacun. Il n’y a rien à reprocher au Parti socialiste, c’est la simple honnêteté de le reconnaître. Je n’aime pas les amalgames.

A qui cela profite ? La droite doit être prudente. Malgré les sondages Dominique Strauss-Kahn n’était pas un si bon candidat que cela. Il rassemblait mal la gauche et sa culture américaine n’était guère populaire. La demande de l’opinion va vers davantage de sobriété, c’est un atout pour Martine Aubry et pour François Hollande, même s’ils ont d’autres faiblesses.

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Commentaires

@Benjamin
ce que je voulais dire, c'est qu'on passe répidement du capitole à la roche tarpéienne, en revanche, dans l'autre sens, le trajet est un peu plus long !

Cher Rourou, la distance est la même dans les deux sens...

Un vrai coup de théâtre. Il y avait le 21 avril, le 11 septembre ; on se souviendra longtemps de l'endroit où nous étions le 15 mai.

Sauf nouveau coup de théâtre, c'est une mort, voire pire. Il n'y a donc vraiment pas lieu de s'en réjouir.

Quant à savoir si les faits profitent à la réélection de Nicolas Sarkozy, rien n'est moins sûr car, à un an de l'élection, le PS a encore le temps d'installer un remplaçant. A défaut de programme et d'idées claires et malgré leur sempiternelle démagogie, ils ont quand même quelque talents.

Ce qui est terrible dans cette histoire - si elle est fondée - c'est de constater à quel point l'homme peut être l'artisan de son propre malheur parfois. Toujours en ne m'attachant ici qu'à la personnalité d'un individu, une autre pensée, corollaire pour moi, dans ce cas précis, est celle de me demander quelle mère fut la sienne qui ait pu lui laisser croire que le fait d'être un mâle lui donnait tous les droits ? Car c'est bien là que tout commence. Ne croyez-vous pas ?

"il est peu de distance de la roche Tarpéienne au Capitole", c'est le contraire, non ?

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